Street Life Joseph Mitchell - François Tizon

Arts Vivants
Street Life est le début d'un projet d'autobiographie engagé à la fin des années soixante qui ne fut jamais achevé. Les trente et une dernières années de la vie de Joseph Mitchell sont dominées par une longue aphasie littéraire. Ces textes de quelques pages publiés à titre posthume parviennent pourtant à fouiller la ville de New York d'abord puis ensuite l'enfance et la nature de manière si fulgurante qu'ils nous laissent en proie à une sensation troublante d'exhaustivité.

Il y a quatre ans à présent j’ai lu Street Life de Joseph Mitchell, fragment d’un projet de mémoires soudainement interrompu publié dans le New Yorker. Il a directement conquit mon attention. Je l’ai lu, relu pour saisir ce qui m’y attachait si opportunément et puis je l’ai traduit en français. Cette traduction est parue dans le premier numéro de Revue Incise, éditée par le Studio-Théâtre de Vitry en octobre 2014, puis l’automne suivant, en octobre 2015, pour le deuxième numéro de la revue, j’ai traduit les autres récits posthumes de Joseph Mitchell. Le recueil des mémoires de Joseph Mitchell est sorti en novembre 2016 aux éditions Trente-trois Morceaux sous le titre Street Life. Le projet que j’ai proposé à l’Institut Français a été sélectionné à la même époque et j’ai séjourné comme lauréat du programme Hors les Murs en résidence à Reykjavík au printemps 2016 . Là j’ai enregistré progressivement l’intégralité de Street Life dans des points variés de la ville et, avec la scénographe et vidéaste Raymonde Couvreu, nous avons pris des images qui constituent un film pour la première partie du spectacle. Un monologue, une forme en solitaire à l’échelle humaine minimale. Une mise en scène gigogne de Street Life, qui, à la suite de la traduction, de sa publication et des déambulations captées ne viendra augmenter le texte que de lui-même.

 

Rue Vie

Joseph Mitchell a régulièrement publié la majeure partie de son oeuvre dans le New Yorker. Il écrit Street Life en 1970. Il y raconte comment au cours de sa vie il a progressivement appris à connaitre la ville dans tous ses détails, jusqu’à pratiquement atteindre l’exhaustivité. Il a été partout, dans les endroits les plus emblématiques comme dans les coins les plus obscurs. Il dit qu’il lui arrive sur un coup de tête de tout laisser en plan pour grimper dans n’importe quel bus jusqu’à son terminus, errer là où il échoue, attraper un autre bus et poursuivre comme ça jusque très tard dans la nuit et très loin dans la ville. Il s’intéresse particulièrement aux bâtiments qui ont changé de destination, qui ont acquis un autre usage que celui pour lequel on les a construits, et plus particulièrement aux bâtiments qui ont été transformés en église. Un jour qu’il visite la cathédrale Saint-Patrick, alors qu’il est penché au dessus du cordon de velours qui le sépare de l’escalier qui descend à la crypte, un prêtre l’aborde. Mitchell l’interroge sur l’architecture des églises et le prêtre coupe court à la conversation en faisant remarquer que « après-tout (...), autant que je puisse être concerné, une église, ce ne sont que quatre murs et un toit sous lequel la messe est célébrée.» Pris de curiosité, Mitchell revient assister à la messe le jour même et, quasiment à l’instant, il en devient obnubilé. La fixation est implacable. Elle le connecte à des ancêtres lointains et chimériques. Elle suscite des pensées profondes et une satisfaction inédite. C’est une révélation. Même si on y voit mal dans la nuit des temps. Dans le bras d’eau continue cette quête éperdue. Depuis la ville le narrateur se souvient. Il est resté abonné au journal local de son comté d’origine et il en épluche méthodiquement les articles jusqu’à surveiller jour après jour le débit du cours d’eau auprès duquel il a grandit. C’est l’autre territoire de sa vie, celui des racines, des filiations anciennes et de la nature. La trame distincte des blocks de New York est une forêt compacte et les fûts immenses des cyprès chauves se dressent à la parallèle des immeubles de la ville sans qu’il sache où aller.

 

François Tizon

Après des études de philosophie à Rennes et Reykjavík François Tizon fait du théâtre avec Denis Lebert et Nadia Vonderheyden. Comme acteur il travaille notamment avec Analisa d’Amato, Pierre Meunier, Éric Didry, Rachid Zanouda, Alain Béhar, Monica Espina, Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma, Pacal Kirsch. Il publie Les Jeunes Filles - retournement en 2010 et contribue aux trois premiers numéros de Revue Incise. Il réalise plusieurs spectacles, L’Homme Probable-Antoine Tenté, La dernière partie, Les Jeunes FillesMatière Écrite porte ces différents projets. Depuis sa création la compagnie s'est dédiée à l'écrit plutôt qu'à l'écriture : à ce qui résulte de cette dernière, ce qu'elle empreint, ce qu’il en reste. Nous serions écrits par ce que nous lisons, acteur comme spectateur, résolument du même côté de la page. 

 

Le projet Street Life rassemble aujourd’hui Stéphane Couseau, régisseur et plasticien numérique, Benoist Bouvot, musicien et compositeur, Raymonde Couvreu, vidéaste et scénographe, Anais Heureaux, scénographe et Élise Garraud, costumière. Il est aussi accompagné par le metteur en scène Pascal Kirsch.