Feu! Chatterton

Musique
Après un premier album couronné de succès qui en a fait les figures de proue de la nouvelle chanson française et une tournée épique achevée à l’Olympia, Feu! Chatterton revient pour nous livrer son tout nouvel album, L’oiseleur, ode au temps béni de l’amour perdu. On avait quitté l’élégant quintet au petit matin, exalté et tremblant d’avoir traversé la nuit électrique. On le retrouve sous l’arbre fruitier, dans la voluptueuse lumière de l’après-midi, célébrant les formes et les couleurs de la Nature charnelle. Entre temps, que s’est-il passé?

“Le rock français, c’est un peu comme le vin anglais”. Cette citation attribuée à John Lennon a peut-être longtemps corseté les ambitions de nos musiciens hexagonaux. En 2015 pourtant, le groupe Feu! Chatterton parvenait à accorder avec brio la langue de Molière et les rythmiques sauvages et élégantes du rock anglo-saxon. Sur Ici le jour (a tout enseveli), leur premier album, le quintet ne se refusait rien : tube dance-punk à réveiller les morts (La Malinche), chanson lyrique et engagée (Côte Concorde, chronique d’un naufrage en forme de critique sous-jacente du consumérisme), ou envolées trip hop (Porte Z). Et à l'instar des meilleures formations de rock, c'est sur scène que Feu! Chatterton conquérait l'essentiel de son public.

 

Le Feu! électrisera toute la France dans une tournée dantesque de près de 200 dates avec, pour point d’orgue, un Olympia à guichets fermés, une nomination aux Victoires de la Musique et un disque d’or venant récompenser les ventes de leur premier opus.

 

 

Le quintet sera rapidement confronté à la question qui a torturé des générations de musiciens talentueux avant eux : le deuxième album. Les Parisiens prendront leur temps, laissant l’inspiration revenir peu à peu. Et les thématiques de ce second opus finiront par s’imposer d’elles-mêmes, miroir de leur propres vies sur la route : l’éloignement, la distance, la rupture amoureuse… C’est lors d’un voyage en terres italiennes et ibériques que les premiers textes de L’oiseleur prendront forme. Inspiré par de longues flâneries dans les jardins sans âge de l’Alcazar ou de Grenade, ce second album semble se dérouler dans la lumière d’un après-midi andalou, à l’heure de la sieste, les sens toujours en éveil.

À cette heure où l’on revit en rêve le tendre passé qui jamais ne passe. “Il suffit de l’accepter. L’acceptation, c’est le mot clé, je crois”, dit le chanteur Arthur à propos du disque. Au cimetière des Fontanelle, à Naples, où les vivants viennent embrasser et chérir les crânes des défunts, Arthur comprend que “la finitude, la mort, peuvent trôner sans douleur. Les choses s’achèvent. En avoir conscience nous fait les aimer d’autant plus quand elles sont là”. Des thématiques qui, bien entendu, se reflètent à l’infini au sein de L’oiseleur.

 

Retour à Paris pour rassembler les pièces éparses de ces souvenirs de voyage, de mille et une vies passées. L’objectif est clair : oublier l’enjeu, oublier l’attente, et retrouver l’excitation des tout débuts, quand la musique n’était rien qu’une passion intime partagée entre cinq potes. C’est dans un petit appartement parisien loué sur airbnb que prendront forme les premières démos de L’oiseleur. À proximité des bars, des copains et des émois adolescents. À l’inverse du premier album, enregistré loin de tout, à Göteborg en Suède, on sent, à l’écoute de L’oiseleur, que la fièvre parisienne n’est pas loin, comme sur L’Ivresse, composé en une nuit de soûlerie à l’est de la capitale ou sur Tes Yeux Verts, peut-être la pièce la plus expérimentale de la discographie de Feu!

 

“Tunnel!” : le groupe file alors dans les Landes, à la lisière d’un bois, pour enregistrer l’ossature de l’album, en live. Retour à la nature, donc, qui afflue également à travers tout le disque, car “le passé qui nous hante est un jardin vivant”. L’album sera ensuite finalisé de longs mois durant dans le studio parisien de Samy Osta, fidèle producteur, qui avait déjà réalisé le précédent opus du groupe. Au fond de la salle d’enregistrement ils ont écrit cette phrase, qui dit peut-être tout : “Oiseaux dans tunnel”. Un album dense, donc, peut-être plus profond encore que le premier disque, qui se joue du clair-obscur, du ciel et de la terre, dans une captivante traversée intérieure.

 

L’oiseleur se transforme alors en un road trip lancé à toute allure, une collection de vignettes où s’entrechoquent réalisme contemporain et onirisme suranné (Grace, L’oiseau, Souvenir, Sari d’Orcino), clins d’œil au cinéma pulp (Ginger), poésie surréaliste (Zone Libre et Le départ), guitares new wave (Anna, La fenêtre) et scansion rap (L’ivresse). Mais c’est aussi un voyage initiatique, aux ramifications profondes, dont on n’est pas certain de ressortir tout à fait le même.

 

L’oiseau se pose sur la branche. Il ressemble étrangement à celui de nos souvenirs. On dirait l’avoir déjà vu. Mais l’oiseau fuit.