Daniel Dobbels

Danse
SUR LE SILENCE DU TEMPS : PIÈCE POUR CINQ DANSEUSES

Souvent des femmes se taisent... sur ce qu’elles vivent réellement, endurent parfois, qu’il s’agisse de profondes douleurs ou de joies indicibles. Ce silence, leurs corps le portent, double leur vie d’une attente seconde, devinée, ressentie, rarement exprimée. Et ainsi le temps passe, sans que justice (ici une justice de pure sensation) n’ait été rendue à cette autre part aussi secrète et renfermée qu’intense et à vif. Cette danse tentera de se faire la traductrice discrète mais tendue de cette part tue. Ayant peut-être en écho cette phrase de Clytemnestre adressée à Cassandre dans « L’Agamemnon » d’Eschyle : « Si la parole te fait défaut, alors parle par gestes étranges ». Cette étrangeté serait la danse même. La modalité inouïe d’une existence ayant rompu avec le langage mais non morte.

 

La danse serait cet art où l’on ne recevrait ni ne donnerait de coups !
Cette idée formulée au conditionnel, exposée aux plus cruels et flagrants démentis, ne cesse pourtant de flotter comme un voeu qui voudrait s’exaucer et même s’exhausser. Elle ne semble répondre que de manière irréaliste à l’évidence des faits, à la répétition insatiable des violences et des brutalités que l’Histoire, l’actualité, les faits divers et les scènes les plus intimes (scènes de ménage et scènes familiales) produisent sans discontinuer.

Et pourtant dans son geste le plus initial et le plus vulnérable, la danse ne peut maltraiter le corps qu’il lui faut atteindre, auquel elle se confie, sur lequel elle s’appuie et se repose, pour ne serait-ce que transparaître, devenir tangible (fût-ce un instant) et tracer sa ligne de vie, porter dans l’espace et dans le temps sa visibilité, son trait d’expression, son art de l’imminence comme l’écrit Valéry.
Autrement dit (et cela dit trop schématiquement) elle ne peut ajouter un coup de plus aux coups qui se donnent autour d’elle.
En ce sens, la danse (surtout quand elle se dissocie d’une « discipline de fer », d’une formation et d’une rigueur d’école codant et sélectionnant ce qui vaut ou ne vaut pas en elle, hiérarchisant les grandeurs de mouvement) passe entre les coups, les esquive, les anticipe, les déroute ou les dévie, les détoure et, au pire, les amortit.
Elle espace les rapports, maintient les distances, les mesure pour qu’un corps ne se sente pas purement et simplement abandonné, rejeté, étouffé, rendu à une solitude implacable. Elle veille, autant qu’elle le peut, à ce qu’un état ne soit pas définitivement fermé et cerclé.
Elle essaie d’éviter qu’un temps ne soit pas qu’une battue de temps, qu’une chance soit encore à jouer là où la situation semble perdue.
Position ou tenue ou attente instables, jamais sûres, où un geste inespéré ne procède d’aucun calcul, mais juste d’une écoute si fine qu’elle se confond presque avec la respiration d’un silence.
Le temps du silence... devient alors un temps où les corps s’appuient sur le silence pour se dégager du bruit des coups, des ordres, des oppressions massives ou sournoises, des chantages incessants et pervers qui piègent un être réduit à quelques gestes réflexes d’autodéfense.
C’est à ce temps que cette chorégraphie pour cinq danseuses (Carole Quettier, Ariane Derain, Eva Assayas, Elodie Sicard, Léa Lansade) tenterait de s’exposer, pour en recueillir les mouvements et les gestes insignes, gestes que l’on « produit » moins qu’ils ne semblent plutôt revenir de loin pour s’adresser encore à nous et desserrer l’espace de ses « étaux invisibles », comme le dit le mime Etienne Decroux.

Daniel Dobbels

 

Chorégraphie : Daniel Dobbels
Interprètes : Eva Assayas, Ariane Derain, Léa Lansade, Carole Quettier et Elodie Sicard
Création lumière : Boris Molinié
Musique : Concerto pour piano et orchestre n°1 de Béla Bartok
Production : Compagnie de l’Entre-Deux

Coproduction : Les Quinconces - L’Espal Le Mans ; Centre Chorégraphique National de Nantes ; Scènes de Pays dans les Mauges, Scène
conventionnée; Théâtre Paul Eluard, Scène conventionnée de Bezons; Théâtre Onyx, Scène conventionnée de Saint-Herblain

Accueil en résidence de création : Théâtre Paul Eluard, Scène conventionnée de Bezons; Théâtre Onyx, Scène conventionnée de Saint-Herblain ; Centre
Chorégraphique National de Nantes

Avec le soutien : du Carreau du Temple pour le prêt de studio

La compagnie De l'Entre-Deux est subventionnée par la Direction Régionale des Affaires Culturelles des Pays de la Loire/ Ministère de la Culture et de la Communication au titre de l'aide à la compagnie chorégraphique conventionnée.