Jérémy Ridel

Théâtre
« Und die Liebe horet nimmer auf » / Et l’Amour ne s’arrête jamais Première épitre aux corintiens, 13 :8

 

CREATION EN RESIDENCE : "CASIMIR ET CAROLINE"

 

De Ödön von Horváth
Traduction, adaptation et mise en scène - Jérémy Ridel
Avec - Marie Coustaury, Jean-Charles Guichardot,
Pierre Koestel, Ugo Lé onard, Daniel Monino et Laure Prioul

Scenographie - Cerise Guyon
Costumes - Gwladys Duthil
Création lumière - Lila Meynard

Production - FFT Théâtre, Festival Thé âtre en Liberte, ... (en cours)
Avec le soutien du Théâtre de Vanves - Scène conventionée pour la danse, du Théâtre de Gennevilliers et du Carreau du Temple.
Création - Janvier 2017 au Théâtre de Vanves
Tournée - Août 2017 au Festival Théâtre en Liberté

 

Création - du 11 au 15 Janvier 2017 au Théâtre de Vanves

 

Casimir vient de perdre son emploi. Il déverse sa haine contre un système économique qui le considère comme une quantité négligeable. Caroline croit en l’amour et en son devoir de femme, elle doit le soutenir. Par un malentendu ou un besoin inconscient, ils se séparent. Mais Caroline, ne se voit que dans les bras d’un homme, plus encore, elle y trouve l’opportunité de s’élever socialement. Alors, elle se jette dans les bras de Schürzinger, ouvrier tailleur, qui lui, a encore son emploi.

Casimir, lui, noie son humilliation dans l’alcool, avec son ami Franz, homme violent, et lui aussi au chômage, et Erna, la fiancée de ce dernier. Caroline rencontre alors Rauch, bourgeois aisé qui lui propose un tour en voiture. Schürzinger, homme de principe, accepte pourtant de “donner” Caroline à Rauch, son patron, en échange d’un avancement. Tous finissent dans le dépit, Caroline, finalement rejetée par Rauch, revient vers Schürzinger, Franz va en prison et Casimir se console auprès d’Erna. Seules restent leurs culpabilités.

Au coeur de la pièce, le chômage. La peur de perdre son emploi, du déclassement. Cette peur est dans toutes les têtes, comme une chanson dont on ne peut se séparer.

Elle dicte les choix que l’on fait, les émotions qui nous habitent. Cette peur n’est ni anodine, ni hasardeuse. Elle est réfléchie, organisée, pensée comme une arme de dissuasion massive. Cette peur est celle de l’ordre social.

Dès lors, la perte de l’emploi, n’est pas simplement un problème matériel, mais une humiliation. Celle-ci fonctionne à plusieurs endroits. Un endroit social bien sûr, celui de se voir déclasser et donc de ne plus vivre dans le milieu que l’on occupe ( amis, voisinage, ...). Un endroit organique aussi. La majorité, pour ne pas dire la totalité, de ce qui touche nos corps est liée à nos habitudes de consommation (alimentation, hygiène, habits) et sont donc aussi particulièrement impactées par le déclassement.

Et enfin, cette humiliation est aussi genrée, elle touche à l’idée que Casimir se fait de sa masculinité, celui de subvenir à ses propres besoins et à ceux de ses proches. Et si aujourd’hui, cette injonction semble s’est normalisé, elle n’est en fait que plus internalisé, inconsciemment acceptée.

Déjà, la pièce commence par mettre en doute l’existence même de la “crise” (celle de 29), en mettant en avant le fait qu’elle ne touche qu’un nombre limité de personne appartenant à un même milieu social. Ce que Horvath présente, c’est l’idée que la crise, n’est pas simplement un évènement économique, elle est aussi un outil politique. La crise crée de l’ordre et donc du profit. La crise tirée, allongée, promue au rang de norme économique offre l’occasion de licencier, de déclasser, de déréguler sans que qui que ce soit n’en viennent à appeler au bien commun. La crise est une arme de tétanisation qui organise l’instinct de survie et donc la désolidiration des êtres.

Dans ce contexte que nous partageons avec Horvath, l’homme est un objet de consommation. C’est-à-dire un objet utile, que ce soit à nos plaisirs ou à nos vies. Casimir consomme Caroline, tout comme il consommera Erna, pour l’image qu’elles lui renvoient, pour leurs capacités à le valider dans sa masculinité. Caroline, consomme Schürzinger puis Rauch, comme outils de son émancipation.

Qu’il s’agisse de la fête de la bière ou d’une fête foraine, le lieu dans lequel Horvath place raconte cette course éffrénée à la consommation. Tous ces litres de bière (7.5 millions en 2011), cette nourriture, sont autant de tentative de remplir ce vide fictif qui nous habite.

Ce qui frappe chez Horvath, c’est l’absence de jugement. Casimir, Caroline, Schürzinger, Erna, tous sont conduits par la nécessité. Pour chacun trahir, se vendre ou aimer répond à un besoin de sauvegarde sociale. Il s’agit de survie.

En mettant ses personnages dans ces situations, Horvath nous invite à discerner un système économique. Il est le premier personnage de sa pièce. Il crée des êtres enfermés dans ce système et se débattant pour avoir le droit de vivre correctement.

Se pose alors la question éthique. Cette question travaille tous les personnages, c’est ce qui lie Caroline à Casimir, c’est ce qui travaille Schürzinger face à Rauch, c’est le silence d’Erna la main dans celle de Casimir. Vivre avec soi en temps difficile, vivre avec sa propre médiocrité, voilà le thème principal de la pièce.

Voici donc les thèmes qui seront au coeur de la mise en scène :
- La peur comme agent de l’ordre
- La crise économique comme outils de dérégulation et de précarisation
- La consommation des êtres, des corps et des affects comme moyen de survie
- Les implications éthiques de ces tentatives d’émancipation
- L’humiliation sociale et genrée que constitue le chômage.

 

" Je travaille d’abord à la réduction du texte, àsa distillation extrême pour ne garder que la narration la plus nue, réduire le texte à un corps nerveux. Cette réduction me sert aussi à  exposer les personnages, à les pousser dans la lumière, en ne gardant que ce qui est signifiant pour eux. Je construis une écriture scénique qui cherche la condensation. Dans cette condensation, je tente d’exposer les affects, les pulsions et les contradictions des personnages.

Je travaille aussi à la frontalité. Je place les personnages et les acteurs dans un état de nudité émotionnelle et comportementale. Dans cette frontalité, je cherche la nudité du personnage, son exposition. Elle me permet de dévoiler dans sa complexité la pensée , les affects, le cheminement d’un personnage. Cette nudité est violente pour l’acteur, incapable de se cacher ou de s’accrocher à quoi que ce soit, n’ayant à son bras que son jeu, et pour le spectateur devenu voyeur d’entrailles, de cerveau et d’hormones"

Jérémy Ridel

 

Crédit photo : Jérémy Ridel